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Le bustier

Il fait beau sur la vieille ville, j'ai une heure devant moi, je déambule au hasard des rues étroites, le long des maisons hautes, sur les trottoirs pavés. Tant de souvenirs sont liés à cette cité, presque un demi-siècle de ma vie défile au gré de ma promenade.

Fatigué, je m'assieds sur un banc dans un petit square et je laisse le soleil chauffer mon corps. Je regarde les toits rouges et pointus percer un ciel presque bleu. Une petite brise agite les feuilles des trois ou quatre arbres autour de moi. Je suis bien.

Derrière moi, j'entends des éclats de voix, des jeunes filles. Je tends l'oreille, il me semble bien que ce soit de l'italien. Je me retourne. Il y a là au moins une dizaine de jeunes filles d'une vingtaine d'années, accompagnées de deux adultes. C'est alors que je me souviens : Antonella, le printemps soixante-treize…


Soixante-treize : sept et trois, mes chiffres préférés. Ne me demandez pas pourquoi, c'est ainsi. Antonella, une bien belle et adorable petite femme, même si elle avait à peine vingt ans à l'époque, tout comme moi. Petite, c'est beaucoup dire : elle mesurait un mètre soixante-cinq environ. Mais quand je la voyais je ne pouvais pas m'empêcher de la considérer comme un adorable petit bébé poussé trop vite. Quand elle arrivait pimpante dans ses habits colorés, je ne pouvais pas éviter de songer à un délicieux bibelot à conserver avec soin. Bref, cette fille me faisait un effet fou, un étrange mélange entre amitié et amour. Maintenant je saurais quoi faire mais, quand on a vingt ans, on croit tout savoir et, en réalité, avec le recul, on ne sait pas grand-chose sur les relations homme-femme…

Antonella… Nella… Alors je me souviens de ce printemps soixante-treize…


--ooOoo--


Mai 68 était passé par là, les carcans de ma jeunesse avaient été pulvérisés, nous avions soif de liberté, d'utopie, de changement. Les anciens criaient à la décadence, les plus jeunes vivaient sans frein, oubliant toute une éducation stricte. L'université d'alors était une vaste cour de récréation, où l'herbe des pelouses tenait lieu de banc d'école, surtout en ce début d'après-midi…

* — Nella ! Tu vas où ?
* — Quelle question, Alex ! Je vais au cours d'éco ! Tout comme toi, d'ailleurs !
* — Franchement, ça ne me dit pas ! Gondulier n'est pas précisément marrant…


Elle se plante devant moi, les mains sur les hanches, face au soleil, j'ai une magnifique vue d'elle, une image qui me restera des dizaines d'années après. C'est vrai qu'elle est ravissante, ma belle Italienne, avec ses yeux noirs, ses cheveux bruns bouclés, sa petite poitrine frémissante et ses hanches accueillantes ! Elle me houspille :

* — Peut-être qu'il n'est pas marrant, Gondulier, mais c'est quand même coefficient 5 !
* — Je sais, je sais. Mais tu ne m'empêcheras pas de penser que se dorer au soleil est plus profitable que de ternir en éco !
* — Tu es impossible, Alex ! Mais… enfin, bref…
* — Mais quoi, Nella ?
* — Je dois quand même reconnaître que tu n'as pas tout à fait tort…
* — Oooh ! Je suis très très très étonné que tu me donnes raison ! Mademoiselle sa Majesté Antonella n'aurait-elle pas systématiquement le monopole de la divine raison ?
* — Oh ça va, n'en profite pas, sale type !


Je me lève et nous partons nous enfermer dans les sombres salles de cours. Arrivés à bon port, nous avons une certaine surprise en découvrant un papier scotché sur la porte. Nella ouvre grand ses yeux sombres :

* — Ah ben, il n'est pas là, le prof ? C'est quoi encore, cette chienlit ?
* — C'était bien la peine de m'obliger à me lever, mon Général !
* — Oh ça va, écrase ! Vas-y donc sur ta pelouse adorée !


Elle s'assied sur ses talons. Elle soupire :

* — C'était bien la peine de rester ce midi !
* — C'est vrai que tu n'habites pas la porte d'à côté…
* — Dans le pire des cas, je peux toujours aller chez ma tante, elle habite à dix kilomètres d'ici, mais question bus, ce n'est pas le top !
* — Je te signale amicalement que j'ai un petit studio dans le campus…
* — C'est ça… « amicalement »… avec un SEUL lit, n'est-ce pas ?
* — Désolé de te contredire… j'ai aussi un matelas pneumatique ! Mais il est vrai qu'un grand lit à deux places, c'est nettement plus confortable…
* — Oui, oui, oui… dans tes rêves !


Elle se relève, et moi je perds la splendide vue que j'avais de l'échancrure de sa chemise blanche. Oh, pas grand-chose à voir, mais j'avais au moins sous les yeux la naissance de son fin sillon… Antonella n'a peut-être pas beaucoup de poitrine, du quatre-vingt cinq B au maximum, mais j'adore les petits seins pointus… Surtout à travers une blanche chemise un peu large pour elle…

Je me souviens alors du temps où nous étions à l'école maternelle, elle et moi. Je n'aurais jamais songé à cette époque que… Non ! Vers ses douze ans, elle était partie en Italie. Loin ! Nous avons échangé quelques lettres, de plus en plus espacées. Parfois, au début, durant les vacances, elle venait faire un petit coucou dans le coin. Puis, un beau jour, elle est revenue faire son université… Le choc que j'ai eu en la revoyant !

Oh oui, le choc ! Je suis tout songeur…

* — Ben, c'est pas tout ça, mais faut y aller !
* — Tu vas où comme ça, Nella ?
* — Ben, chais pas… Pourquoi pas aller revoir un Fellini en cassette…
* — Ah ! Fellini ! La Dolce Vita, la fontaine de Trevi et Anita Ekberg !
* — Pfut ! Je parie que c'est bien la seule chose que tu connais de Fellini !
* — Taratata ! Satyricon, Huit et demi, Juliette des esprits, Histoires extraordinaires… je continue ?
* — Et t'as été vraiment les voir ?
* — Eh oui ! Si, si, signorina : ho visto queste pellicole…


Elle me regarde, étonnée. Je ne sais pas si c'est à cause des films de Fellini ou si c'est pour la phrase en italien. J'avoue que je me suis mis à cette langue parce que Nella marmonnait souvent entre ses dents des choses que je ne comprenais pas. J'ai quelques bases, mais je sais que ce n'est pas la panacée.

* — Décidément Alex, tu ne manques jamais de me surprendre !
* — Tant mieux ! Euh, comment dire ça… almeno con me, tu ti difficoltà non ! Au moins avec moi, tu ne t'ennuies pas !
* — Je dois au moins te reconnaître ça…


Elle sourit, nous nous dirigeons vers le soleil, l'air printanier du dehors. Nous nous arrêtons sous un arbre. Elle tourne la tête vers moi :

* — Au fait, pour l'accent, ce n'est pas tout à fait ça !
* — Et bien, j'attends que tu m'aides à le parfaire !
* — Anita Ekberg t'a marqué comme ça, Alex ?
* — Non, pas plus que ça, c'est une blonde et je crois que tu connais mes préférences en la matière !
* — Oui, je sais : en plus petit et plus sombre…
* — Exact ! Non, j'avoue que cette femme en bustier dans une fontaine, ça marque quand même ! C'est… sensuel au possible !
* — En bustier ?
* — Oui, en bustier.
* — Amusant… dit-elle, songeuse.


Je la regarde, elle a son petit nez pointu dardé vers le ciel. Un peu plus bas, je constate avec une grande satisfaction que ses seins menus en font de même. Cette fille me rendra complètement fou à son insu… Intrigué, mais les yeux toujours rivés sur le mignon spectacle qu'elle m'offre, je lui demande :

* — En quoi… est-ce amusant ?
* — Rien…
* — Taratata, je te connais suffisamment pour savoir que ce n'est pas rien.
* — Laisse tomber, Alex !
* — Nan, nan, nan ! Accouche !


Elle soupire, pince ses lèvres, le nez toujours au ciel, ses petits seins aussi :

* — Et moi, je te connais assez pour savoir que tu es velcro… Bon… à une seule condition !
* — Ok, Nella, dis toujours…
* — Non, je veux avoir ta parole. Point.


Qu'ai-je à perdre ? Je hausse les épaules, elle ne me voit pas, son regard au lointain. Mes yeux quittent à regret sa poitrine et glissent sur son jean moulant. Elle a peut-être un peu trop de rondeurs sur les hanches, mais je ne suis absolument pas contre ! Me tirant de ma rêverie, je réponds :

* — Ok, t'as ma parole. Je t'écoute.
* — Certain ?
* — Certain !
* — Je… comment dire ça… ben, les bustiers… tu vois… (elle hésite beaucoup).
* — Non, je ne vois pas vraiment, tu es trop vague.
* — J'aime les bustiers… dit-elle d'une seule traite, presque inaudible.
* — Vu ta morphologie, un bustier t'irait très bien, tu es faite pour !
* — Vrai ?
* — Pourquoi je te mentirais, Nella ?
* — Euh… ben oui, c'est vrai… tu crois que…


Quand on est jeune, on a des fulgurances. Quand on est vieux aussi, mais on les range dans un coin de sa tête. Quoique…

* — Nella, tu aimes les bustiers ?
* — Oui, t'es obtus ou quoi ? Je viens de te le dire !
* — Très bien ! J'ai une proposition honnête à te faire : je t'achète ton bustier, là maintenant, à la condition que je te voie avec.
* — Co… comment ça ?
* — En détail : on fonce en ville, il n'y a pas loin. On entre dans une boutique de lingerie, tu prends ce qui te plaît comme bustier. Tu me montres comment tu es avec, je paie et hop, tu repars avec ton bustier. Ça te va ?
* — Tu… tu déconnes ou quoi ?
* — Non, Nella, je suis sérieux !
* — C'est quoi, le vice caché ?
* — Aucun.


Je m'adosse posément à l'arbre tandis qu'elle me dévisage, la bouche ouverte. Je continue :

* — Soyons logiques : tu aimerais avoir un bustier, oui ou non ?
* — Euh, oui… mais pas n'importe lequel quand même !
* — Ah et quoi donc ?
* — Pas un truc ultra sexy, mais un bustier que je puisse mettre quand je sors, avec éventuellement un gilet par-dessus. Tu comprends, Alex ?
* — Ok, Nella, pas de problème. Moi, j'ai envie de te faire plaisir, et de me faire plaisir en admirant ce que ça donne sur toi. Ça te semble correct comme démarche ?
* — Tu es… bizarre, toi !
* — Alors, c'est oui ou c'est non ?


Elle est perplexe, mais visiblement intéressée. Elle se dandine sur place, basculant d'un pied à l'autre. Parfois, elle me jette un rapide coup d'œil. Finalement, elle se décide :

* — Je fais peut-être une grosse connerie mais c'est oui…
* — Trèèèèèès bien ! Alors, on y va !


Et je la prends par la main.

Sur le coup, je ne réalise pas, c'est au sortir du campus que je constate que sa main est toujours dans la mienne. Je stoppe sur place, rougissant comme un simple ado, regardant nos doigts emmêlés. Elle aussi, elle semble à présent réaliser la situation. Elle est décidément ravissante quand elle rougit ainsi. Je sais néanmoins que je ne dois certainement pas être plus pâle qu'elle. Je lui souris, je garde sa main précieusement entre mes doigts, elle esquisse, elle aussi, un sourire et nous nous enfonçons dans la ville.

Je connais cette ville depuis ma tendre enfance. J'ai souvent entendu parler du magasin « Bonheurs de Paris ». Si j'ai bon souvenir, même ma grand-mère y allait déjà, et je me demande si sa propre mère n'y allait pas déjà. L'actuelle propriétaire des lieux est une vieille dame de plus de soixante-dix ans qui a décidé de mourir à son comptoir comme d'autres veulent mourir sur scène. Elle est assez connue dans la ville, moi je ne l'ai jamais vue. J'ai eu affaire à sa fille - enfin, je le crois - les deux fois où je suis entré dans ce magasin, il y a une bonne année de ça, quand j'ai accompagné ma petite sœur qui ne voulait pas y aller seule. J'ai pu constater qu'il y avait un certain choix, et même des choses dont j'ignorais l'existence…

Nella est toute rouge quand nous entrons dans la sombre boutique de lingerie. Personne au comptoir. Elle lâche ma main pour aller fureter un peu partout. Moi je reste sur place, levant les yeux pour examiner les lieux. D'un coup, j'entends une voix me demander :

* — Mademoiselle, Monsieur, bonjour. C'est pour quoi, je vous prie ?
* — Ah euh… Bonjour… C'est pour la demoiselle qui aimerait un bustier… disons… présentable à l'extérieur.
* — Est-ce bien ce que vous désirez, Mademoiselle ?


Entre-temps, Nella s'est approchée. Elle confirme d'une toute petite voix. La vieille dame la scrute de haut en bas, j'ai l'impression qu'elle lui fait subir un scanner aux rayons X. Puis, de sa démarche hésitante, elle s'enfonce dans l'arrière-boutique. Elle revient peu après, les bras encombrés de deux grosses boîtes qu'elle pose sur le comptoir.

* — J'ai deux modèles qui pourraient vous convenir…
* — Euh merci… mais vous ne m'avez pas demandé mes mesures…
* — Mensurations, Mademoiselle, on dit plutôt mensurations.
* — Ben… euh… oui, mais comment vous…
* — J'ai l'œil, ma petite demoiselle, j'ai l'œil. Nous ne pratiquons pas ce genre de métier depuis cinq générations sans développer certains petits dons fort appréciables…
* — Je… je vous crois.


La vieille dame, qui doit finalement avoir ses quatre-vingts ans, ouvre les boîtes. Nella ouvre de grands yeux et s'extasie. Je reconnais que ces deux bustiers sont en effet très jolis. Je tente même d'imaginer ce qu'ils pourraient donner sur ma Nella.

* — Je préfère celui en noir, l'autre, je ne le sens pas, c'est pas mon style…
* — Vous ne voulez vraiment pas l'essayer ?
* — J'essaie le noir, c'est un comme ça auquel je rêvais, oui, il est juste comme il faut. Mais est-ce qu'il va m'aller ? Bon, j'y vais ! La cabine d'essayage est où, svp ?


Nella s'empare du bustier, elle le plaque sur elle. Au moment où elle passe devant moi pour se diriger vers la cabine, elle s'arrête un court instant et me regarde d'un air étrange. Elle détourne la tête puis disparaît sous le rideau. Je n'arrive pas à déchiffrer l'expression qu'elle vient d'avoir à mon égard. Je suis perplexe.

La vieille dame s'approche de moi. Elle me sourit d'un air convenu. Je suis un peu mal à l'aise. Pour donner le change, je lui demande :

* — Vous avez décidément l'œil ; je parie que vous n'aviez pas que ces deux bustiers en réserve…
* — Exactement, jeune homme, j'en ai des dizaines et des dizaines. Mais avec l'expérience on finit par savoir ce que veut la clientèle.
* — Je vous fais confiance à ce propos… Bon, eh bien, il ne reste plus qu'à attendre pour voir le résultat final…


La vielle dame me contourne à petits pas puis se présente face à moi :

* — Je crois, jeune homme, que vous n'en êtes plus à quelques minutes d'attente, et ce, depuis un certain temps, n'est-ce pas ?
* — Euh… que voulez-vous dire par là ?
* — À vue de nez, ça va bien faire quelques mois que vous avez une inclination pour la demoiselle, mais vous pensez que ce n'est pas réciproque…
* — Ah, hum ! Vous êtes sûre que vous êtes simplement vendeuse de lingerie ?
* — De mère en fille depuis cinq générations ! Cinq générations.
* — Je reconnais que j'ai, comme vous dites, une inclination pour la demoiselle. Mais bon… ça ne se passe pas toujours comme on le souhaite… Enfin… Eh ! Attendez un peu ! Que vouliez-vous dire par : « vous pensez que ce n'est pas réciproque » ?
* — Tout simplement ce que je voulais dire. Vous savez, les technologies avancent, tout se perfectionne, on a maintenant des robots, des voitures, des télévisions, on envoie même des hommes sur la lune, mais rien ne change vraiment entre les gens. Bientôt l'an deux mille, que je ne verrai sans doute pas, mais il y a mille ans ou trois mille ans, ç'aurait été la même chose pour vous deux ! Oh oui, vous pouvez me croire !


Elle tourne la tête vers la cabine, dodeline de la tête puis me regarde à nouveau en souriant :

* — Je crois que je vais devoir l'aider un peu. Excusez-moi.


Et elle s'éloigne à petits pas. Je la vois qui parle à travers le rideau à Nella, mais je n'entends pas ce qu'elles se disent. Puis la vieille dame entre dans la cabine. Alors j'attends. Étrange personne que cette vendeuse. J'ai un peu peur de comprendre ce qu'elle a voulu me dire avec son histoire de mille ans. Pour être précis, je ne comprends que trop bien !

Puis la vieille dame ressort. Toujours son petit sourire. J'ai parfois l'impression d'être une petite souris face à un gros matou narquois… J'en ai la confirmation la seconde suivante.

* — Votre jeune amie a bientôt fini. Vous allez avoir et voir votre part du marché, si j'ai bien compris.
* — Je me demande bien comment vous faites votre compte…
* — Ayez mon âge, jeune homme, ayez mon âge. Mais c'est une mince consolation !
* — Excusez-moi de vous le dire ainsi, mais à vous entendre, soit on est jeune et con ou vieux et expérimenté…
* — Désolé de vous contredire, jeune homme, je connais beaucoup de vieux « cons », comme vous semblez aimer le dire. De plus, « inexpérimenté » ne signifie pas forcément « con ».
* — C'était un raccourci outré, comme certains de mes profs s'amusent à en faire. Euh, pour info, mon prénom est Alex.
* — L'éducation n'est plus ce qu'elle était, jeune Alex… Mais venez donc avec moi, votre jeune amie va bientôt sortir.


Elle m'entraîne vers la cabine où se cache Nella. Le rideau s'agite. Je vois les pieds de ma « jeune amie » faire du surplace. On dirait qu'elle hésite à sortir. D'un coup, elle lance :

* — Vous êtes sûre, Madame, que je peux sortir comme ça ?
* — Oui, sans aucun doute ! Comment vous trouvez-vous dans le miroir ?
* — Ben, justement, c'est bien ça qui me… qui me bloque…
* — En quoi ce que vous voyez dans le miroir vous bloque ?
* — Ben, on dirait que ce n'est plus vraiment moi…
* — C'est vraiment vous, ma jeune amie, mais autrement… autrement…


Quelques secondes passent, puis le rideau s'ouvre.

Toute ma vie, enfin jusqu'à maintenant, j'ai eu cette vision en tête. J'ai tenté de la revivre, mais je n'ai jamais réussi totalement. J'y suis parvenu partiellement. À présent que j'ai presque le triple de l'âge que j'avais à l'époque, je me dis, là maintenant assis sur mon banc, que ce fut la plus grosse émotion de ma vie.

Nella, ma Nella de cette époque, j'y songe encore et encore. Mais, hélas, tu ne seras plus jamais cette Nella-là, celle de mes vingt ans à peine. Tu as disparu d'abord dans une autre femme, puis… puis… Mes yeux se brouillent.

Oui, quelques secondes passent, puis le rideau s'ouvre.

Le choc, mon cœur qui bondit, Nella si belle, si ravissante, ses épaules dénudées, ses bras libres, ce bustier qui magnifie son adorable corps de jeune femme, l'orée de ses seins délicats, le noir de la matière luisante qui contraste avec la douceur satinée de sa peau. Oh ! Nella, ma Nella… je ne pouvais pas détacher mon regard de ton corps, de l'arrondi de tes hanches moulées dans ton jean, de ton bustier qui épousait ton ventre délicatement courbe, de tes seins ajustés dans les balconnets sombres. J'aurais alors voulu être peintre, sculpteur, ou plus simplement photographe pour immortaliser cet instant, mon émoi, mon désir.

Cet instant… mon émoi… mon désir…

Nella… Je n'ai jamais su trouver les mots pour décrire exactement ce que je ressentais. Seule ton image à ce moment précis est restée en moi, gravée à jamais. Plus tard, bien plus tard, je tenterai de photographier, avec d'autres femmes, avec des modèles, cet instant magique. Je n'obtiendrai chaque fois qu'une pâle copie. Une bien pâle copie.

Je me souviens de la suite…

La vieille dame me regarde en souriant, Nella se tortille sur place, totalement cramoisie. Et moi, je dois avoir une curieuse expression. C'est la vendeuse qui débloque la situation :

* — Hum hum… Je crois qu'il est inutile, ma jeune demoiselle, de demander à votre ami s'il apprécie ou pas. Son regard est éloquent, n'est-il pas ?
* — Ah… ben… oui…
* — C'est aussi ce que je me disais. N'est-elle pas ravissante ainsi, mon jeune Alex ? Non ? Alex ? Vous m'entendez ?


Je cligne des yeux, je reviens sur terre. Je bafouille :

* — Ah ? Euh… vous… vous disiez ?
* — Je disais : n'est-elle pas ravissante ainsi, mon jeune Alex ?
* — Plus que… plus que ravissante : sublime !


La vieille dame sourit un peu plus, Nella devient encore plus rouge pivoine. Et moi, je suis comme fasciné, hypnotisé. Cette fille me rendra fou, complètement marteau ! Son charme est totalement ensorcelant ! C'est ma sorcière bien-aimée qui arrive à me sortir de mon état second :

* — Alex… Alex ? Tu aimes ?
* — Comment ça, j'aime ? Mais c'est totalement divin sur toi !
* — Tu… tu exagères !


Je tourne autour d'elle, contemplant chaque centimètre carré de son bustier, chaque pli, chaque parcelle de sa peau si attirante.

* — Ça te va à ravir, tu es magnifique ainsi !
* — Tu… tu exagères trop !
* — Non, c'est vraiment ce que je pense ! Je ne vois pas pourquoi je te mentirais !
* — Et pourquoi tu ne me mentirais pas ?
* — C'est évident, tu le sais très bien, c'est parce que je t'aime, c'est tout !


Là, je crois que j'en ai un peu trop dit ! Nella me regarde, yeux grands ouverts, bouche qui l'est tout autant. Et moi, je me demande comment j'ai pu me laisser aller ainsi. Je fais quoi, moi maintenant ? Je confirme et je me prends un gadin d'enfer ? Je me rétracte tant bien que mal et je sauve les apparences ?

Le temps semble suspendu. Même si mes yeux sont rivés sur ceux de celle que j'aime, je vois bien du coin de l'œil que la vieille dame semble s'amuser de la situation. Il y a des jours où on aurait mieux fait de ne pas se lever. Je me demande même si j'ai bien fait d'être né, mais ça, je n'y suis pour rien, c'est la faute à mes parents ! Quand je pense qu'il y a moins d'une heure j'étais tranquillement allongé sur l'herbe en train de me dorer au soleil, libre de tout souci, peinard, l'âme heureuse…

Bon, là j'ai un problème à résoudre d'urgence. Si nous restons figés comme deux statues, nous ne sommes pas sortis de l'auberge, loin s'en faut. Je cherche quoi dire, quoi faire. C'est Nella, d'une voix mal assurée, qui relancera le mouvement :

* — Tu as dit quoi ?


J'ai choisi mon camp, advienne que pourra :

* — Tu as très bien entendu. À ta question du « Pourquoi je te mentirais », j'ai répondu : « C'est évident, tu le sais très bien, c'est parce que je t'aime, c'est tout ! ». Voilà, je l'ai dit et je l'assume ! Je t'aime.
* — Mais… tu… depuis quand est-ce que tu… ?
* — Ça va faire des années, enfin du moins inconsciemment. Je m'en suis aperçu néanmoins il y a un bon paquet de mois.


Je m'approche d'elle, je pose mes mains sur ses épaules nues, son contact est comme électrique, elle frémit elle aussi. Bien que terriblement troublé, je continue sur ma lancée :

* — En quoi ça t'étonne ? Tu es la plus chouette fille que je connaisse ! Tu es mignonne un max, tu es sexy comme pas possible, tu es intelligente comme pas deux. Dis-moi donc pourquoi je ne devrais être amoureux de toi ?
* — Mais… on a toujours été amis ! Depuis l'enfance !
* — Oui, on se connaît depuis quasiment nos couches-culottes, et alors ? Ça empêche quoi ? Franchement ?


Elle reprend tant bien que mal un air sérieux, je n'aime pas trop ça. Je sais que ça annonce quelque chose de pas triste. Elle énonce d'un ton presque docte :

* — Nous sommes comme frère et sœur !
* — Nous étions comme frère et sœur, Nella, nous étions ! Pour ma part, mes sentiments ont évolué, soyons clair, je te vois comme une femme ; j'oserais même dire : ma femme !


Là, elle blêmit. Avec le recul, je reconnais que j'y vais un peu fort, mais ça sort tout seul. Plus j'y songe, plus je sais que c'est vrai, que c'est ce que je désire au fond de moi. Il est étrange qu'on se connaisse finalement si peu soi-même.

* — Tu te rends compte de ce que tu dis, Alex ?
* — Oui, je me rends compte. C'est ce que je ressens, c'est ce que je pense. C'est peut-être la dernière fois que je peux oser te le dire, alors j'en profite ! Comment te faire comprendre que tu me rends fou ? Que c'est toi que je veux et pour toute ma vie ?
* — Mais tu ne peux pas !
* — Et pourquoi ?
* — Ben… parce que !


Ça, en effet, c'est un argument parfaitement valide, d'une logique sans faille ! Oui, parce que… Quelque chose en moi me dit que, finalement, ma situation n'est pas si désespérée que ça. Si ma tendre Nella est incapable d'aligner des arguments solides, alors qu'elle est totalement cartésienne quand elle le veut, ça signifie qu'elle est troublée bien plus qu'elle ne le veut.

Ceci étant, je commence à avoir des problèmes avec mon self-control… Rien que de sentir sa peau si douce, si chaude sous mes doigts…

Non, il ne faut pas, je ne dois pas !

Non, contrôle-toi !

Je l'attire à moi et je l'embrasse. Elle ne résiste pas, elle semble se couler contre moi. Ses lèvres sont si douces, si sucrées, son souffle chaud me chavire, sa langue mouillée m'électrise. Un long baiser, comme un moment d'éternité…

Elle s'écarte un peu de moi, nos lèvres se séparent, elle me regarde fixement. Franchement, j'ignore quelle va être sa réaction… Une claque ? Une insulte ? Un reniement ? Autre chose ? Nos yeux sont toujours rivés l'un à l'autre, elle me demande d'une voix qui se voudrait ferme :

* — P-pourquoi t-tu as f-fait ça ?
* — Parce que… parce que je t'aime et que je ne me vois pas vivre sans toi !
* — Je t'ai toujours considéré comme un frère…
* — Nella, je ne veux plus être un frère, un ami, un copain pour toi : je veux beaucoup plus, je veux tout !
* — Tu es impossible !!!


Sans doute, mais je constate néanmoins que nous sommes toujours l'un contre l'autre, elle dans mes bras, et que je n'ai toujours pas reçu de claque.

* — Est-ce être impossible que de t'aimer ?
* — Tu es impossible !
* — Est-ce impossible de t'aimer ?
* — Sei impossibile !
* — È impossibile per piacersi? (est-ce impossible de s'aimer ?)
* — No so… No so più… (je ne sais pas… je ne sais plus…)
* — Ti amo, è tu che voglio ! Che tu, soltanto tu ! (je t'aime, c'est toi que je veux ! Que toi, seulement toi !)
* — Ferma, ferma, per favore ! (Arrête, arrête, s'il te plaît !)


Je la sens complètement mollir entre mes bras. Elle est à moi, je ressens ça au plus profond de mon être, c'est impossible à décrire, c'est une évidence. Je la serre précieusement contre moi, elle ne résiste toujours pas, nos corps s'épousent ; tendrement, je caresse ses cheveux bouclés. Sa respiration qui était saccadée se ralentit, s'apaise…

* — Tu sais très bien, Nella chérie, que je ne veux que ton bonheur, que je ne veux pas qu'il puisse t'arriver quelque chose, que je veux te protéger…
* — Oui… je le sais…
* — Tu le sais ?
* — Oui, je le sais. Je sais que tu ne tenterais jamais quoi que ce soit contre moi, je le sais depuis longtemps, mais… je ne savais pas que… toi, tu… que toi et moi… nous…


Alors je l'embrasse à nouveau, tout heureux. Un long baiser partagé ! Oui, elle veut de moi, ses mains me le disent, ses lèvres me l'avouent ! Je suis comme fou, je plane par-dessus les nuages, ailleurs et en même temps si présent avec elle, son corps, sa chaleur, sa saveur, son parfum, tout d'elle ! Je ne pourrais jamais me lasser de l'embrasser ainsi ! L'embrasser, la serrer contre moi, à moi, en moi !

C'est alors que je me souviens que nous sommes dans une boutique de lingerie avec une spectatrice aux premières loges…

Doucement, je me retourne vers la vieille dame. Ses yeux pétillent, elle s'amuse visiblement. Nella réalise, elle aussi, la situation, elle veut s'écarter de moi, mais je la maintiens contre moi, lui laissant néanmoins un peu d'espace. Elle est mon bien le plus précieux, je ne la laisserai pas partir ainsi. Après un bref toussotement, je dis :

* — Je pense que nous allons prendre ce bustier. Pas besoin de l'emballer, c'est pour… hum… consommer tout de suite.
* — Très bien, jeune homme. Je vais toutefois mettre dans un sachet les vêtements de la demoiselle.
* — Mais… non, je veux remettre mes vêtements, moi ! Dit Nella.
* — Non, ma chérie, tu es très bien ainsi… magnifique, même…
* — Mais…


Nous nous regardons, son expression est d'abord très étonnée, puis elle s'adoucit. Quelque chose dans ses yeux change, je ne saurais dire quoi mais, au fond de moi, j'en suis heureux. Très heureux, sans doute, l'homme le plus heureux du monde.

Avec Nella toujours serrée contre moi, je paie. Dans ma main, sa chemise blanche, celle qui me laissait entrevoir bien des espérances… Nos bras autour de la taille, nous déambulons sans but réel dans la ville, sur ses anciens trottoirs pavés, le long de ses hautes maisons aux toits pointus, nous nous dévorons de bisous, de caresses, peu importe les gens autour de nous : nous sommes seuls au monde.

Seuls au monde, nous le sommes aussi dans mon petit studio. Nous sommes agenouillés sur le lit, face à face, et j'admire celle que j'aime, si mignonne dans son bustier qui révèle ses épaules, qui magnifie si bien ses seins menus, sa silhouette… J'ai une envie folle de la dévorer de baisers, partout, sur les moindres parcelles de sa peau dévoilée, je veux tout découvrir d'elle, tout explorer, tout avoir, tout posséder !

Ce n'est pas la première fois que j'ai l'immense plaisir d'avoir une jeune fille dans mon lit (ou dans un autre), mais aujourd'hui c'est particulier : il s'agit de celle que je veux garder jusqu'à la fin de nos jours. C'est la première fois que je ressens cela, et ça me panique un peu.

Je me souviendrai longtemps de ce moment : elle face à moi, son corps qu'elle me prêtait, son corps qu'elle me donnera par la suite, jour après jour… Ses yeux dans les miens, nos doigts entremêlés, notre souffle court, l'attente de nos lèvres, de notre peau, de nos chairs, cette chaleur d'être près d'elle, d'être contre elle, d'être en elle…

Cette joie indicible de la posséder tout en étant complètement à elle… Elle, tout mon univers, ses paysages tout en courbes, son cou dans lequel je me noie, ses seins menus que je bois, son ventre que je dévore, son nid dans lequel je me réfugie… Lui faire l'amour avec tant de tendresse et d'abandon, je n'y aurais jamais cru…

Comme je n'aurais jamais cru à ces moments de folie, de sa chair à moi, de mes mains vagabondes, de ma bouche vorace, de ses cheveux si soyeux, sa peau délicate et savoureuse, cet océan de douceur, de tendresse, et moi, si anguleux et incisif par rapport à elle…

C'est pourtant la réalité de ce moment magique, ce sera aussi la réalité palpable et tangible de bien d'autres jours et mois…


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Dieu qu'elle est belle dans son bustier blanc ! Entourée de mousseline vaporeuse, une véritable petite fée, ma fée rien qu'à moi. Un homme en noir déclame que nous nous engageons pour toute une vie devant un dieu auquel je ne crois pas, mais auquel elle tient beaucoup. Moi je n'ai d'yeux que pour elle, si belle, si rayonnante, si divine. Elle, ma propre religion.

La journée sera longue, tant de mains à serrer, tant de mots à dire. Je me suis uni à ma Nella et, toute la journée, tout le monde a passé son temps à me la prendre ! Les heures s'écoulent interminablement. J'ai simplement hâte que nous ne soyons plus que deux, elle et moi !

La fameuse nuit de noces est une fumisterie ! Comment voulez-vous décoller au septième ciel un nombre interminable de fois quand vous avez vécu une journée harassante, tout en étant le point de mire d'une foule de personnes ? Franchement ? Nous avons néanmoins fait un gros câlin, juste avant de sombrer dans les bras de Morphée ! Sans plus !

Mais au matin, pardon, à midi, quand nous nous sommes réveillés… nous avons, je pense, plus que rattrapé le temps perdu ! Oh, certainement la matinée la plus… torride que j'aie pu vivre avec ma Nella ! Même si par la suite nous avons fait « pire »…

C'est fou quand on est amoureux ce qu'on peut faire de folies avec son corps ! Après coup, vous réalisez que vous avez parfois dépassé les bornes de la bienséance commune ; je dirais même que, si vous lisiez pareille chose dans un récit, vous vous diriez en vous-même que l'auteur exagère un peu beaucoup sur les bords. Mais non, même pas.

Ce fut le cas pour notre « matinée de noces »…

Je n'aime pas les mots dans ces cas-là, ils ne sont pas capables de décrire exactement toutes ces impressions, ces sensations féeriques et torrides. Je ne sais plus où j'avais lu que faire l'amour, c'est le moment où l'homme se sent dieu, ce qui expliquait pourquoi nombre de religions avaient créé le péché de chair. Je suis peut-être athée, mais Nella est ma déesse aux yeux sombres.

Ce jour-là fut un grand fleuve impétueux dans lequel nos corps roulèrent jusqu'à plus soif, brisés, cassés, laminés, mais toujours recommençant, perpétuellement, inlassablement. Ce jour-là, je fus le plus grand conquérant du monde, brassant des guerriers innombrables, ravageant de vastes contrées, régnant sur un empire voluptueux.

J'ai pris toutes les villes de cet empire, ses mégalopoles, j'ai asséché tous ses lacs miroitants, j'ai défié les nuages, je me suis brûlé au soleil dont j'ai pris tout le feu, j'ai embrasé la lune pour qu'elle soit un nouvel astre irradiant.

Oui, j'ai tout pris, toujours et encore, encore et toujours. Tout !

Inlassablement, tout, sans rien laisser derrière moi. Comme si demain allait ne plus exister…


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Un jour, un carrefour avec des feux rouges, un chauffeur assoupi, un gros camion contre une petite Fiat. Puis le ciel et son dieu pour ma Nella. Et aussi les ténèbres sur cette terre pour moi.

Je suis passé d'un coup du paradis sur terre au vide de l'enfer…

Je vous assure que l'enfer, ce ne sont pas les flammes, le four rougeoyant, le chaudron bouillant. Non, c'est le désert glacé, sans chaleur, vide, immensément vide…

Si vide…

J'essuie une petite larme furtive. Malgré le temps qui est passé depuis toutes ces années derrière moi, si lointaines, je ne m'y suis jamais fait. J'essaie d'enfouir tout ça au fin fond de mes souvenirs, fermés à double tour. Mais, parfois, il suffit de peu pour que…

Lentement, je me lève de mon banc. Ulla, ma toute nouvelle femme, mon nouveau soleil, a certainement bientôt fini sa séance de kiné. Je consulte l'heure à tout hasard. L'affichage me confirme ce que je savais déjà. Le groupe d'Italiennes est loin à présent… Quittant mon passé, je reviens au présent, refermant à double tour la porte de mes souvenirs…

Nella, Ulla… même rime, mais deux femmes aux antipodes l'une de l'autre. C'est la solution que j'ai trouvée pour me guérir de mon véritable premier amour. Il m'aura fallu presque quinze ans pour tourner la page. Je sais toujours parler italien, je me suis mis assez vite à l'allemand ; assez étonnée quand même, ma nouvelle femme apprécie mes efforts en la matière, et elle me récompense souvent de très jolie manière ! Ça va faire un certain temps que j'ai quitté les rivages simplistes du « Ich liebe dich ». Je m'aventure même dans la poésie, sans être trop ridicule à ce qu'on m'en dit. À moins qu'on ait pitié de moi…

Nella, Ulla, avant, après, mes deux femmes, mes deux seules femmes…

Maintenant je sais qu'il y a toujours un après.

Écrite par Patrik et corrigée par Revebebe

Catégories Histoires Erotiques